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Les îles du santal

Premières pages

EXTRAIT

“Lisle-sur-Tarn, septembre 1816

Le garçon vit trop tard le cordage tendu qui reliait la longue embarcation sombre au pieu planté dans la berge. Il s’étala de tout son long sur la vase caillouteuse du bord et son bonnet fut projeté sur l’eau de la rivière. Pataugeant pour aller le repêcher avant qu’il ne sombre, il maudit sa maladresse et sa distraction. La nuit tombait sur les bâtisses de brique trapues qui constituaient la bourgade de Lisle et les martinets se donnaient la chasse à grands cris stridents au-dessus des tuiles orangées. Frottant sa chemise tachée, Alban se sentit soudain submergé par la colère comme par une vague de cette eau brune que la tempête parfois agitait en furieux remous. Non, ce n’était pas possible, elle ne pouvait pas lui préférer celui qu’elle appelait son fiancé, juste parce qu’elle avait appris à marcher en même temps que lui et que leurs familles avaient décidé de réunir leurs arpents de vigne ! Il allait lui parler une fois encore, elle l’aimait toujours, elle devait bien l’aimer encore, même si elle ne voulait plus le dire. Inexplicablement, à cet abattement qui durait depuis une semaine, succéda un état d’intense d’euphorie. Une semaine qu’elle lui avait annoncé que son choix était fait, qu’elle ne pourrait plus le voir. Plus de la même façon. Les familles s’étaient mises d’accord pour la date du mariage. Mais cette noce n’aurait pas lieu. Oui, c’était l’évidence même, il allait promettre à Émeline la belle vie qu’ils auraient ensemble. C’était lui et lui seul qu’elle devait épouser. Bientôt, avec ce que lui rapportait son association avec son oncle, il pourrait acheter son propre bateau et l’emmènerait sur le courant du Tarn, puis sur la Garonne jusqu’à Bordeaux, la ville aux mille curiosités.

Il s’engagea en hâte sous la porte fortifiée du port, vers la place de la halle où logeait la jeune fille, sans se soucier de la boue maculant son pantalon de toile claire. En cette soirée de septembre, il y avait encore du monde dans les ruelles. Mais il ne voulait pas voir toutes ces têtes connues et mille fois croisées, si connues qu’il répétait avec chacun les mêmes paroles jour après jour. Il ignora la mère Yvrac à sa porte et les frères Duprat qui excitaient leurs bœufs pour les faire reculer et décharger la vendange dans leur chai. Une autre fois, il se serait arrêté pour le coup de main, mais aujourd’hui, il n’y avait qu’une seule chose qui existait, une seule chose à faire. Un vent frais soufflait de l’aval de la rivière, agitant les larges feuilles des figuiers dont les fruits bleuissaient. Il arriva sous les arcades de la grande place et s’engagea sous un porche ouvert alors que les premières étoiles piquaient le voile sombre qui descendait sur le village. Il avait vu, là-haut, de la lumière à la fenêtre de la mansarde d’Émeline. Elle était déjà rentrée de son service. Il s’engageait, euphorique, dans l’escalier du deuxième étage encombré de vieux ustensiles de cuisine quand il ralentit, l’oreille blessée par les sons qu’il percevait. Il monta encore deux marches et s’arrêta tout à fait, le cœur battant trop vite. De la porte en bois ciré qui fermait le haut de l’escalier, lui arrivaient des bruits qu’il n’identifiait que trop bien. De petits gémissements, des ahanements plus graves et les grincements du lit. Ainsi, il n’y avait plus de doute à avoir. Elle s’était bien pressée de l’oublier, de se donner toute à l’autre. Il ne verrait plus ses yeux verts fixés dans les siens. Il ne toucherait plus ce corps à la peau pâle dont l’absence l’obsédait. Une vague de rage l’emporta, le libérant de sa stupeur immobile. Attrapant une casserole de fonte ébréchée posée au coin d’une marche, il la lança à toute volée contre la porte du repaire ennemi. Dans un bruit de tonnerre, l’objet se cassa, brisant dans le choc les planches de la frêle porte et déclenchant un cri strident bientôt suivi d’exclamations dans toute la maison. Il redescendit sourd et aveugle, si vite que les habitants alarmés sortis sur le palier du premier étage eurent du mal à le reconnaître.”

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    SergeLV2w

     

     

    Serge Legrand-Vall en dix dates

     

    1958. Naissance à Montauban.

    1964. De l’Ariège à la Normandie, changement de décor et de patronyme.

    1976. École Supérieure des Arts appliqués Duperré / Paris.

    Auditeur libre en Ethnologie, civilisations amérindiennes / Paris VII Jussieu.

    1986. Ateliers Cinématographiques Sirventès, écriture scénaristique / Toulouse. 

    1995. Bordeaux.

    2005. Toulouse Bordeaux l’un dans l’autre (essai), première publication

    2011. Les îles du santal, premier roman suivi d'une résidence d'écriture aux îles Marquises pour La part du requin.

    2013. La rive sombre de l’Ebre.

    2018. Résidence d'écriture à Barcelone pour Reconquista, avec le soutien de la région Nouvelle-Aquitaine.

    2022. Un oubli sans nom.

     

    Plus :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Legrand-Vall

    Les avis de lecteurs :

    https://www.babelio.com/auteur/Serge-Legrand-Vall/111133

    L'actu :

    https://www.facebook.com/serge.legrandvall

    Les livres en stock dans les librairies indépendantes :

    https://www.placedeslibraires.fr/

    Et les indispensables : 

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  • D'abord pourquoi vendredi écriture ?

    Pour écrire, pendant une vingtaine d'années, j'ai défendu comme une citadelle assiégée mon vendredi. Le siège a été levé en 2020 et j'écris désormais tous les jours si je veux. Mais c'est grâce à tous ces vendredis que j'en suis arrivé là. 

     

    À propos de mon rapport au vrai et à l'imaginaire dans l'écriture,

    je ne résiste pas au plaisir de vous livrer cet extrait du monde selon Garp de John Irving :

    “Il attendait le moment où elle lui demanderait : et alors ? Qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est inventé ? Il lui dirait alors que rien de tout ça n'avait la moindre importance ; Elle n'avait qu'à lui dire tout ce qu'elle ne croyait pas. Il modifierait alors cette partie. Tout ce qu'elle croyait était vrai ; tout ce qu'elle ne croyait pas devait être remanié. Si elle croyait toute l'histoire, dans ce cas, toute l'histoire était vraie.” 

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