En quête de soi; pages 7 à 11

Les ouvrages de psychologie parlent peu de l’instinct d’appartenance géographique, c’est bien dommage,

car j’y vois une passion non moins subjuguante que la passion sexuelle et non moins liée qu’elle à notre commerce avec la mort.

Pierre veilletet

 

EXTRAIT

Toulouse

Je serai Toulousain, passionnément. Je me vêtirai de brique, me griserai de vent d’Autan, je serai tour capitulaire, je serai platane rêveur de canal, je serai buveur de Garonne. Je fredonnerai “la brique rouge des Minimes”, je caresserai les courbes de la place Saint Sernin ou du quai Lombard, où Stendhal se plaignait “de ne pas trouver trois maisons de suite dont la façade formât une ligne droite”. Je ferai des œillades aux clochers de dentelles. Au milieu du pont-neuf, j’admirerai dans le ciel brillant d’hiver la découpe parfaite des sommets pyrénéens, grandiose rideau de fond de scène, cachant les coulisses de cousinages espagnols. De la Garonne qui en vient à flots précipités à cette présence en forme de mirage, je mesurerai l’attachement de la ville à ces sommets tutélaires qui lui apparaissent dès que le vent de mer chasse le voile atlantique. Il me faudra dix ans pour apaiser ma faim de sud, pour savoir de là tout ce qui me faut pour être moi. Pour que l’homme armé de la rue des Moulins m’ait raconté les fureurs du moyen-âge, pour avoir conquis Clémence Isaure dans sa cour de l’hôtel d’Assezat, pour que chaque coin de ruelle m’apostrophe avec familiarité. Un jour d’été blanc écrasant dans cette ville du milieu des terres, la Garonne me racontera des histoires d’îles. Des îles mouvantes qu’elle élève année après année avec la glaise et les galets qu’elle arrache aux Pyrénées. Ces îles d’estuaire qui lui rappelleront au terme de sa course le lieu de naissance où elle ne reviendra pas. Debout sur les bancs rocheux qui affleurent dans le lit de la rivière, je déciderai de suivre dans sa course ce courant inconstant. De quitter la quiétude rassurante de ce nid toulousain pour un espace de vent où faire pousser mes branches. Passer de l’étroit port de la Daurade aux larges quais de Bordeaux où l’océan envoie sa puissance salée à la rencontre de la douceur garonnaise. On m’en dissuadera. Un bouquiniste de la rue du Taur évoquera ces “Anglais” du port d’estuaire, une amie me reprochera de vouloir passer “à l’ennemi”. Nourri de racines retrouvées, vigoureuses et noueuses, repu de terrasses, de chaleur et d’accent, je persisterai et m’embarquerai pour l’aval vers la ville honnie.

Bordeaux

J’y entrerai par la “Barrière de Toulouse”, première et surprenante ressemblance dans la manière de nommer ses limites. Comme là-bas où les barrières rappellent avec constance les anciennes entrées dans la ville, Bordeaux les égrène sur ses boulevards. De la Barrière Saint Agne à la Barrière Saint Genès, de Muret à Arès, la géographie continuera de me guider. Je découvrirai la façade noire et blonde des quais entrecoupée de tours et de clochetons, la largeur du fleuve qui a quintuplé depuis le Pont-neuf. Pour mesurer l’ampleur de sa courbe, je monterai sur le pont où l’auteur Pierre Veilletet m’attend pour placer une première banderille. “Lorsque vous arrivez sur le Pont de pierre en fin de matinée et que le soleil dore tout ça, il faut être une brute de Toulousain et avoir une brique à la place du cœur pour ne pas être touché.” Par chance, j’avais dès l’arrivée, troqué ma brique pour une pierre, car mon cœur minéral appréciera le spectacle et plus même, il y trouvera une pulsation nouvelle. Arpentant les pavés des ruelles médiévales, Je me surprendrai à trouver de la place Wilson à Gambetta, de la place Saint-Georges à Camille Jullian, de la rue Saint-Rome à la Porte-Dijeaux. Respirant l’odeur humide des cours qui laissent bailler de lourds portails, lisant les noms gascons des plaques de rues, Bouquière, Ayres ou Maucoudinat, j’aurai le plaisir étrange et tenace de me sentir ici dans un autre chez moi. D’avoir trouvé dans cette nouvelle ville à aimer de multiples traits de la précédente. Je deviendrai donc aussi Bordelais.

Le lien

Pourrai-je être l’un et l’autre ? La banderille me fera réfléchir. Je ne pourrai éluder cette constance qu’auront mes nouveaux amis bordelais à me retenir quand je retourne à Toulouse : “Tu vas chez les fous !” Quand les toulousains me mettront en garde de ne pas devenir prétentieux au contact prolongé des autres. Et pourtant, les mêmes eaux qui lèguent leur argile à la ville d’amont, la pierre de leurs coteaux à celle d’aval, relient ces capitales jumelles du grand Sud-ouest. C’est ici, me dit-on de chaque côté. Plus on m’affirme que ces deux villes sont aux antipodes l’une de l’autre, plus je suis persuadé du contraire. Trop de traits m’apparaissent semblables, trop de poissons remontent et descendent, trop d’attitudes “contre” me rappellent le rapport de Sacha Guitry aux femmes. “Contre oui, mais tout contre.” Il va me falloir chercher ce qui se cache derrière ce trop simple effet de pose. Chercher derrière cette rivalité clamée qui n’est peut-être que de façade, les liens et les mimétismes. Voir si une longue relation n’a pas forgé au fil des siècles, à la lumière des passions communes, au gré d’intérêts âprement disputés, plus de points communs que de dissemblances. Sous les pavés, c’est un sens que je chercherai. Installé dans une double appartenance, sautant d’une ville à l’autre avec une égale jubilation, c’est le dédoublement qui me fera entier. Du quai de la Daurade à celui des Chartrons, des puces de Saint Sernin à celles de Saint Michel, des arches du Pont neuf à celles du Pont de pierre, j’arpenterai pour les interroger les croisements et les parallèles des deux cités garonnaises, le tumulte ou la complicité de leur relation. Pour trouver ma place dans la lumière de cette double histoire, dans ce rapport singulier qui fait qu’au-delà des clichés, les villes se rapprochent et se reprennent à caresser aujourd’hui un avenir ensemble.”