La part du requin. Extrait p. 79 - 80

Frémissante sous la brûlure du soleil, l’île épanouissait les fleurs de ses buissons et de ses futaies, les fruits juteux qui faisaient ployer les branches de ses arbres, aux racines rafraîchies de ruisseaux qui dévalaient en bondissant de ses hauts plateaux. Les bancs de brume laiteux comme une jeune pulpe de coco s’étaient depuis longtemps dissous, vaincus de chaleur, lorsque les jeunes gens sortirent de l’eau d’une étroite rivière. Heetai apprécia d’un sourire la grâce de cette nouvelle compagne dans le geste qui rajustait son court pagne autour de sa taille. C’est à cet instant même qu’ils entendirent une série de détonations, répercutées en échos par les montagnes proches. Sur le qui-vive, le jeune homme comprit que les coups de fusil provenaient des environs du camp français. Les Tei’i avaient-il déjà décidé d’une attaque ? Des clameurs retentissaient en réponse, de plusieurs points de la côte. Naoho ramassa en hâte sur le rocher sa couronne de fleurs et la longue cape qui avait abrité leur nuit et leur rencontre matinale.

– Rentre vite, je viendrai te dire ce qui se passe !

Heetai s’élança en direction de la plage. Il possédait bien un fusil, mais celui-ci était resté à Hakau’i. D’ailleurs, il aurait dû être ici en sécurité. Une fête n’était-elle pas en préparation ? Après s’être espacées, les détonations venaient de cesser. Il se faufila à travers la végétation dense, traversa au pas de course un vaste bosquet de bananiers et de goyaviers, puis se ravisa. Il n’avait pas déjeuné depuis son réveil et sentait l’appétit le gagner. Il cueillit ça et là les goyaves les plus mûres, en croqua une et reprit sa progression plus lentement, jusqu’aux abords d’un banian aux multiples troncs. Des voix masculines se congratulaient en français de l’autre côté. Il approcha, alors qu’un attroupement se formait sous les frondaisons de cette vaste demeure verte. Deux officiers se penchaient pour ramasser de petits tas colorés dans les herbes rases. Aux pieds du jeune homme, un oiseau ensanglanté agonisait, secoué de tremblements. Heetai le prit et lui tordit le cou. Ici, personne n’aurait été assez fou pour tuer de si petits oiseaux. On ne pouvait pas s’en nourrir et leurs chants étaient si plaisants à l’oreille. Certains d’entre eux chassaient les nono, ces petits moucherons à la piqûre douloureuse. Il reconnut des komako jaunes à tête noire, de gros koko duveteux au ventre corail, des vini aux ailes bleues, des pihiti... Heetai fronça les sourcils au spectacle de ce petit peuple du banian si brutalement réduit au silence. Mais l’un des chasseurs, laissant les enfants ramasser les proies le reconnut et l’apostropha. C’était Faubel, qu’il avait reçu à Hakau’i.

– Mais voilà notre jeune interprète ! Tu as vu nos trophées ?

– C’est une chasse inutile, maugréa en français le garçon. Il jeta l’oiseau mort dans la musette de toile que l’autre lui ouvrait.

– Détrompe-toi ! Nos hommes de science veulent étudier tout ce qui vit dans cette île !

– Les morts ne parlent pas, même les oiseaux, répondit laconiquement Heetai.